Trottiner jusqu’à sa tombe
Lundi 9 Novembre 2009
Il y a dans le dernier film d’Alain Resnais, un détail tout à fait saisissant. Le personnage de Suzanne lit le dernier livre de Philip Roth : Exit le fantôme. Et si ce détail est saisissant, c'est parce que Resnais avait fait Exit le fantôme il y a trente ans. Le film s’appelait Providence.
Providence et Exit le fantôme racontent l’agonie d’un écrivain. Un écrivain ne meurt pas comme un homme ordinaire. Il veut forcement écrire un dernier livre avant que la faucheuse vienne le chercher. Resnais comme Roth nous racontent l’élaboration de ce roman, un roman destiné à rester inachevé. Les deux auteurs se servent de média différents pour entrer dans l’imagination de leurs héros. Roth utilise une voix intérieure et intègre à son récit la pièce de théâtre que Nathan écrit. Resnais met en images l’élaboration du roman de Clive au fur et à mesure qu’il l’invente. Le spectateur est propulsé dans l’esprit de l’écrivain. Resnais n’a eu qu’une obsession tout au long de sa carrière : savoir comment fonctionne un cerveau. Providence ne montre pas comment travaille un écrivain mais évoque plutôt le flux de son imagination. Une imagination qu’il ne contrôle d’ailleurs pas. Des images s’imposent à lui qui l’exaspèrent (comme ce footballeur qui n’a rien à voir avec le récit).
On ne peut pas séparer la vie d’un auteur et son œuvre. Comme dans un rêve, les personnages du réel sont téléportés dans un univers fictif. Possédés par un esprit créatif, ils y changent de rôle. L’auteur passe d’une condition misérable dans le réel à une toute puissance dans son œuvre.
Après dix années d’exil, Nathan Zuckerman revient au monde. Exit le fantôme raconte les quelques jours où notre héros découvre qu’il n’existe plus. Ce monde, New York, ne l’inclut plus. Les hommes ont changé. Ils sont maintenant pendus à leurs téléphones portables. Nathan est malade. Son cancer de la prostate l’empêche de jouir et le fait uriner constamment. Pendant dix ans, il n’a vécu uniquement pour la littérature. Il a presque réussi à devenir un pur esprit. En se confrontant à New York et à ses jeunes habitants, Nathan est contraint et forcé de passer le relais. Il a encore un corps, un corps malade. Son esprit n’est plus compétitif. Il souffre de troubles de la mémoire. C’est cet homme brisé qui va tomber amoureux une dernière fois.
Clive Langham, le héros de Providence, est un vieil écrivain alcoolique qui vit seul avec deux domestiques dans un château. Il ne se remet pas du suicide de sa femme et n’arrive pas à appréhender ses enfants. Quand il invente son roman, il règle ses comptes avec son fils, ses amis et tous ceux qui lui survivront.
Si Nathan se met lui-même en scène dans ses écrits, Clive est peu présent dans le film de son imagination. On le voit uniquement mort sur le billot en train d’être disséqué. Contrairement à Nathan, Clive s’est déjà fait à l’idée de sa mort (et ce dès le début du film). Nathan découvre au fur et à mesure du roman que quelque part, il est déjà mort. Il est le fantôme du titre. Un fantôme c’est quelqu’un qui sait ce qu’il devrait ignorer. Le lecteur ou le spectateur en sont les parfaits exemples. Les vieillards aussi.
Providence se divise en deux parties : l’imaginaire, puis le réel. Le spectateur comprend alors que la subjectivité de Clive est biaisée. Claude, son fils, n’a rien du monstre de froideur et de cynisme qu’il voit dans son livre. Dans Providence, la partie qui concerne l’imagination de Clive est beaucoup plus longue que celle du réel. Clive a vécu par l’imagination. Le réel a peu d’importance quand on possède une clef qui nous ouvre les portes d’un autre monde.
Pierre Bas
Rédigé par Pierre Bas le Lundi 9 Novembre 2009 à 15:14
