La palme grise

Jeudi 29 Octobre 2009


Quand Le ruban blanc débute, je suis étonné de constater que la palme d’or est grise. C’est un film qui sera totalement en noir et blanc. Ainsi, Michael Haneke ne peut exhiber une palme d’OR (dont il a pourtant dit qu’il était « très heureuse ») et il affiche une palme GRISE.


La palme grise

Le noir et blanc n’est jamais très contrasté, mis à part dans les très belles scènes de nuit. Nous ne sommes pourtant pas en présence d’un film gris mais plutôt d’un film en demi-teintes, tout entier dans la nuance, d’une extrême finesse. Cela faisait huit ans (avec Le Pianiste) qu’un réalisateur ne m’avait pas coupé l’envie de contester une décision cannoise. Et si une palme grise valait mieux qu’une palme d’or ?

Des victimes coupables
Quoi que l’on fasse, on échoue dans l’éducation de ses enfants ! C’est une fatalité !
Le cinéma prône souvent une éducation à la dure. Dans Charlie et la chocolaterie, Willy Wonka venait rattraper l’éducation trop permissive de parents vaincus en humiliant des enfants mal élevés. Il les faisait agresser par des écureuils ou les balançait dans des lacs de chocolat. Dans Allemagne années zéro, Rossellini nous montrait comment un instituteur nazi finissait par pousser au suicide le petit Edmund. Michael Haneke nous invite quant à lui trente années auparavant dans un petit village allemand. L’instituteur se rappelle… Le mal rôde dans ce village et personne ne pourra l’arrêter ou même connaître son origine. Pourtant, tout le monde est touché. Qui a tendu le fil qui a fait tomber le cheval du docteur ? Qui a enlevé le fils du baron et l’a violenté ? Autant de questions sans réponses, mais l’essentiel est ailleurs. L’essentiel, c’est que le mal est transmis de père en fils, rigoureusement enseigné. Faut-il chercher des responsables ? Ce n’est pas la démarche d’Haneke. Trouver un responsable, ce serait innocenter les autres paroissiens alors qu’ils sont tous coupables !
Tout le temple !
Pour une fois, ce n’est pas la démonstration qui compte mais l’histoire. Et quelle histoire ! La richesse narrative du Ruban blanc n’a rien à envier à celle des grands romanciers allemands. La caméra s’invite dans tous les foyers, de celui des paysans à celui du baron. Chaque scène est significative. Chaque scène met en scène un dysfonctionnement dans le système éducatif. De l’incompréhension des enfants au mal des pères. Car si tous les personnages sont coupables, tous sont également des victimes.

Les démons
Impossible de ne pas penser aux Démons de Dostoïevski, où un petit groupe d’anarchistes terrorise un village russe. Le roman comme le film nous montrent à quel point on est facilement possédé par le mal et comment le mal se propage dans un univers étroit.
« Dieu ne veut pas que je meure ». L’éducation protestante du jeune héros a-t-elle porté ses fruits ? Je dirais plutôt qu’elle lui a inculqué une haine de soi, une haine de père qui ne peut aboutir qu’à la destruction. Comme je l’ai dit plus haut, Stavroguine n’est jamais très loin.
Pourquoi faire raconter cette histoire par l’instituteur ? Encore une fois, je vais rapprocher Haneke de Dostoïevski. Dans Les démons puis dans Les frères Karamazov, le romancier russe prend comme narrateur un habitant du village extérieur à l’action.
La palme grise

L’instituteur et le pasteur
Haneke, à la manière de Dostoïevski, réussit une oeuvre polyphonique. Chaque personnage possède un discours différent. Les deux personnages aux discours les plus opposés sont l’instituteur et le pasteur.
Notre cher instituteur ne pourra jamais faire avancer l’action malgré une indéniable bonne volonté. Il relate les rêves prémonitoires de l’une de ses élèves, prête un vélo à la sage-femme (ce qu’il regrettera a posteriori car elle ne le lui rendra pas), va dénoncer les enfants au pasteur. On ne le voit jamais dans son rôle de pédagogue mais on peut imaginer qu’il se fait marcher sur les pieds. Quand il menace l’un de ses élèves de parler à son père, il ne met pas sa menace à exécution. Le pasteur est son exact opposé. Son arrivée fait taire les enfants les plus turbulents. Doloriste, il fait régner la peur dans sa propre famille. Il est incapable de transmettre un peu d’amour. L’une des plus belles scènes du film est certainement celle où le plus jeune fils du pasteur lui apporte un oiseau en cage parce qu’il « était très triste » de la mort d’un autre volatile. Il faudrait écrire un quarto entier pour décrire le visage de ce père touché par une grâce enfantine mais qui peine à exprimer un quelconque sentiment.

De la graine de nazi
Certains des jeunes héros échangeront leur ruban blanc contre un brassard nazi. C’est dans l’ordre des choses. Haneke n’est jamais démonstratif dans sa reconstitution. Il n’y a aucun dialogue explicatif sur la situation en Europe. Pourtant, à l’image d’August Sanders, le cinéaste fait une typologie de l’homme du (début) du vingtième siècle. On ressent chez le cinéaste comme chez le photographe, la même violence (portraits taillés à la serpe) et la même précision. Une bonne reconstitution doit ne jamais être ostentatoire. Elle doit donner l’impression que le film a été tourné à l’époque où il se déroule. Le Ruban blanc n’est pas une leçon d’histoire mais une narration.
Lorsqu’on lit Dostoïevski aujourd’hui, on se demande comment il a pu deviner ce qui va arriver à la sainte Russie au vingtième siècle. On pourrait voir Le Ruban blanc comme un film d’époque qui aurait eu la prémonition du nazisme. Parler de l’origine du nazisme, Bergman l’a déjà fait dans L’œuf du serpent. Le réalisateur suédois montre ce qui est arrivé sept ans après Le ruban blanc. Les graines de nazi sont devenues de jeunes adultes et sont prêtes à envahir le monde. Le cinéma a été inventé pour reconstituer un mouvement qu’on a au préalable décomposé. Le Ruban blanc, L’œuf du serpent, Les Damnés, Lili Marlene, Allemagne année zéro, chacun de ces films est un photogramme. La vision d’ensemble de ces cinq films (et de centaines d’autres) permet de reconstituer le mouvement du nazisme. Ainsi, on pourrait s’imaginer que l’un des enfants du Ruban blanc serait devenu l’instituteur d’Allemagne années zéro. Cet enfant devenu instituteur ne fait que répéter les mêmes schémas qu’on lui a inculqués. La boucle est bouclée. Le petit Edmund s’est suicidé, mais qu’advient il de ceux qui survivent ? Que diront-ils à leurs enfants ? Le mal continuera t’il à se propager ? L’histoire est-elle condamnée à se répéter?

Pierre Bas

Rédigé par Pierre Bas le Jeudi 29 Octobre 2009 à 14:57