Interdit aux plus de douze ans !
Mardi 15 Septembre 2009Hier soir, je suis allé voir Harry Potter 6, Le prince de sang mêlé. De mon propre chef !
Je fus saisi d’un trouble dès la file d’attente. Pas une tête blonde ni une gamine à couettes. Il n’y avait autour de moi que des adultes. Je dirais même plus : des adultes respectables. Pas du tout des gens décérébrés qui avaient refusé de grandir, mais des personnes à qui vous auriez accepté de consentir un prêt ou de louer un logement.
La veille, à la Fnac, j’avais assisté à une scène qui m’avait mis la puce à l’oreille. Un vieillard était allé voir une vendeuse, désespéré de ne pas trouver le dernier Harry Porter. La jeune femme, gênée, expliqua que les livres de J.K Rowling se trouvaient au rayon enfant. « Mais c’est bien pour les adultes aussi », ajouta-t-elle pour rassurer le client.
Soyons clairs tout de suite : j’ai horreur des enfants. Hier soir, leur absence ne me dérangeait donc absolument pas, au contraire. Il n’y aurait dans la salle ni batailles de pop corn ni hurlements. C’était plutôt une bonne nouvelle. Mais quand même, mes certitudes étaient ébranlées.
« A quel public sont adressées les aventures du jeune sorcier qui tient le haut de l’affiche depuis 8 ans? » Cette question me trottait dans la tête. Il y a bien sûr les désœuvrés comme moi, qui passent leur vie au cinéma et vont voir tout et n’importe quoi. Mais je ne pense pas que nous soyons majoritaires. Non, hier soir, il y avait surtout des spectateurs qui avaient délibérément choisi d’aller voir Harry Potter de préférence à de nombreux autres films. On peut jouer les esthètes, mépriser cette foule, déchirer son billet et rentrer chez soi pour lire Chateaubriand au coin du feu en buvant un verre de Chianti. On peut aussi chercher à comprendre. C’est ce que j’ai tenté de faire.
Si l’on arrive à temps au cinéma, on a droit à un quart d’heure de bandes annonces et de publicités. Ces exercices ont un but unique: faire consommer. Pour atteindre ce but, il faut avoir ciblé son public. Croyez-moi ou pas mais, hier soir, toutes les bandes annonces visaient un public enfantin. Films sur les cochons d’inde doués de parole, gamines agents secrets, jeunes gars des cités qui vient habiter à Neuilly-sur-Seine. Vous me direz que les exploitants avaient sélectionné les bandes annonces en pensant qu’Harry Potter n’attirerait que des enfants. Je n’en suis pas sûr. Comme il y avait dans la salle 95% de grandes personnes, les exploitants seraient vraiment débiles s’ils avaient parié sur un public exclusivement enfantin. Or, je ne crois pas qu’ils le soient. La preuve : ils ont inventé les cartes illimitées et les accoudoirs pour ne pas renverser sa canette de coca. Et si c’était moi le débile ? Les films sur les cochons d’inde qui parlent passionnent aussi les adultes.
Les enfants ont pris le pouvoir depuis longtemps. C’est eux qui conduisent le caddie. Ils vous disent ce qu’il faut acheter et, si vous refusez, ils vous feront une crise jusqu’à ce que vous cédiez. Cela n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau par contre, c’est que maintenant ils vous dictent aussi vos goûts. Pendant plus de dix ans, je suis allé au cinéma avec mon petit frère, de six ans mon cadet. Il aimait cela car je le laissais toujours choisir le film. Exit les films pédagogiques conseillés par Télérama. Ensemble, on a tout fait : Taxi, Lara Croft, Le seigneur des anneaux, Austin Power… Aujourd’hui, il a appris à aller au cinéma tout seul et moi je ne trouve plus de prétexte pour mes plaisirs coupables. C’est salutaire, libérateur.
Il y a cinquante ans, on pouvait faire un western ou un film de pirates qui parlaient aux adultes. Aujourd’hui, quand Jerry Bruckymer fait Pirates des Caraïbes, il se met dans la peau d’un gosse de huit ans. Il lui faut des explosions, une intrigue qui va dans tous les sens et une forme particulière d’humour parasité par un second degré malvenu : « nous sommes au cinéma, c’est du chiqué, alors moquons nous du film que nous sommes en train de faire ! » Le film le plus symptomatique de cette dérive est Schrek, qui tente grossièrement (et vainement !) de ridiculiser les contes de fées, avec une dérision réflexive, des allusions sexuelles et des références culturelles. On croyait ces grosses finesses destinées exclusivement aux adultes, mais elles sont là aussi pour flatter l’égo des enfants en leur donnant l’impression d’être traités comme des grands.
Contrairement à Pixar qui fait des films sincères et souvent naïfs, Dreamworks parie sur un esprit potache et une impertinence qui sont sa marque de fabrique. Ainsi, le studio double la mise en réunissant adultes et enfants. Grâce à Dreamworks, les adultes n’ont plus honte d’accompagner leur progéniture au cinéma puisque quelques blagues salaces leur paraissent destinées. Pire, ils se sentent autorisés à aller voir ce type de film seuls lorsque leurs enfants sont partis en colonie de vacance. C’est ce racolage nauséabond qui explique l’afflux d’adultes non accompagnés dans la salle qui projetait Harry Potter 6 hier soir.
Il n’y a aucun mal à avoir gardé une âme d’enfant. C’est ce que je me disais pour m’excuser d’aller voir un tel spectacle. Mais dès le film commencé, je nageais à nouveau en pleine confusion. Quel âge pouvait donc avoir ce cher Harry Potter aujourd’hui ? Nous en sommes au sixième épisode. Il a donc au moins dix-sept ans ! Pourtant, il parle et agit comme un enfant de douze ans. Tintin n’a jamais grandi. Peter Pan non plus. Pour sa part, Harry Potter grandit (lentement), vieillit et finira sûrement par mourir (dans une vingtaine d’épisodes…) Harry évolue en même temps que ses jeunes spectateurs. Il devient leur double idéalisé, la personne à laquelle ils aiment s’identifier. C’est une version enfant de Joe Doe.
Là où le film est à mon sens le plus manifestement raté, c’est par son incapacité à faire d’Harry un adolescent crédible. Harry fait une crise d’adolescence vraiment trop soft. Que les parents se rassurent ! Sa découverte de la sexualité s’arrête à de chastes baisers. Nos jeunes héros boivent tout de même des bières pour sorciers (j’ai oublié le nom que J.K Rowling donne à cette boisson, mais je me souviens qu’il était très drôle !) Je crois même qu’un soir, ils se sont couchés tard ! Leur langage reste toujours convenable. Même dans un pensionnat, on n’a jamais vu des adolescents aussi sages ! A dix-sept ans, rêve-t-on vraiment d’être invité par ses professeurs dans des dîners où l’on se gave de profiteroles au chocolat ? N’est-ce pas plutôt un fantasme d’adulte attendri qui revisite son adolescence avec nostalgie ?
Je ne reprocherai pas à Harry Potter 6 de n’être qu’un épisode de transition : l’adolescence elle-même est une période de transition. Mais tout de même ! On n’y apprend strictement rien sur rien ! La fin du film ménage cependant deux rebondissements. J’ai hésité à les révéler au lecteur, mais le fait de savoir que Dumbledore se fait assassiner et que c’est Rogue le prince de sang mêlé lui rendra service en lui évitant d’aller voir le film.
Le film évoque aussi une notion dont tout adolescent a fait l’expérience : l’arnaque ! Après avoir vu Harry Potter 6, je me sens dans la même situation qu’un ado de quinze ans qui voulait acquérir une résine d’haschich et à qui on a vendu une motte de glaise. C’est un mélange de honte et de déception. Dans ces cas là, on hurle de dépit qu’on ne nous la refera plus.
A la sortie de la salle, j’ai assisté à une scène significative : l’un des spectateurs se plaignait à son ami de la médiocrité du film. Il a ajouté qu’il ne faudrait pas compter sur lui pour l’épisode 7. Son ami eut alors eu cette réplique définitive: « Tu verras qu’ils t’auront une septième fois ! ». La messe est dite. Au fond, cela ne soucie personne qu’Harry Potter 6 soit un mauvais film. La logique de ces longues séries cinématographiques n’est pas celle des romans feuilletons. On ne compte pas sur l’envie du spectateur de connaître la suite pour lui vendre le prochain épisode. Inconsciemment, il a déjà acheté son billet (alors que le film n’est pas encore écrit)!
La censure, qui protège notre jeunesse de la violence et de la pornographie, devrait également se soucier du bien être des adultes. Passé un certain âge, certains films ne sont plus visibles. Pour ne pas laisser le public adulte sans protection, je propose qu’une interdiction au plus de douze ans soit instituée. Ainsi , Harry Potter 6 pourrait être le dernier de la série à avoir été autorisé pour tous les publics.
Pierre Bas
Rédigé par Pierre Bas le Mardi 15 Septembre 2009 à 11:41

