Tetro de Francis Ford Coppola

L'abus de liberté nuit gravement à l'art


Débarrassé des contraintes financières, des producteurs et des studios, Francis Ford Coppola a tourné Tetro en toute liberté. A 70 ans, il réalise enfin son rêve de jeunesse de devenir un auteur de la Nouvelle Vague française avec son talent habituel mais aussi avec les abus que la formule suppose.


Tetro de Francis Ford Coppola

Présenté lors de la quinzaine des réalisateurs au dernier festival de Cannes, le dernier film de Francis Coppola, Tetro, fut recalé lors de la sélection officielle. Rien d’injurieux à cela, d’autres et non des moindres – comme Terry Gilliam – se virent retenus au bas des marches rouges même si nous pourrons toujours regretter le quotas de films « irregardables » acceptés par les organisateurs et régulièrement primés. C’est dire aussi l’attente suscitée. Classé dans la catégorie cinéaste hollywoodien dans les années 1970, Coppola s'y vit offrir pour Conversation secrète puis pour Apocalypse Now la Palme d’or, un abonnement à la suite royale en quelque sorte. Aujourd’hui, alors qu'il vient de réaliser un film indépendant argentin en noir et blanc tourné en vidéo, il est logé dans l'antichambre de la compétition, en d'autres termes dans ses écuries. Les critères n’étant pas les mêmes pour tout le monde, ses homologues philippins et togolais, réalisant des films ni pires ni meilleurs, auraient au moins eu droit de s’asseoir dans la cuisine. Mais du paradis au purgatoire du palais, il n’y a que 30 ans… et une histoire de style.

Tetro de Francis Ford Coppola

Désormais devenu officiellement un producteur de vins de Californie et un professionnel de l’hôtellerie respecté, Francis Coppola « revient » de temps à autre au cinéma. Tout en payant ses factures, il se fait plaisir car, après tout, il l’a bien mérité. A la fin des années 1960, c’étaient déjà les soucis financiers qui faisaient tourner Coppola. Lui qui aurait tant voulu faire du cinéma aussi librement que Jean-Luc Godard se vit obligé de tourner Le Parrain pour sauver sa société de production Zoetrope de la banqueroute. Les malheurs des uns faisant le bonheur des autres, tandis que Francis rechignait à mettre en scène ces films à budget confortable et s’évertuait à raconter des histoires, les spectateurs se délectaient de ses films ambitieux, à l’ampleur grandissante. Las, il n’a plus rien à prouver en ce domaine. Avec Tetro, il signe pour la première fois le scénario original de l’un de ses films depuis Conversation secrète assumant ainsi pleinement les qualificatifs « d’auteur ». Désormais capable de financer les films par ses propres deniers, plus aucun studio ni producteur ne pouvant plus lui imposer sa loi, Monsieur Coppola père tourne des films qu’il veut personnels. Après le pirandellien L’Homme sans âge, il s’est attaqué à ce récit presque autobiographique mis en image davantage pour un public de festivals que pour celui des grandes salles populaires.

Tetro de Francis Ford Coppola

Conforté par les succès d’estime des films ‘pop et arty de sa fille Sofia, Francis Coppola semble s’engouffrer dans la brèche. Son Tetro est à la fois un essai expérimental avec ses associations d’images brusques inspirées par les formalistes russes qu’un film sentant le parfum libéré des films de la Nouvelle Vague. Tetro est au croisement de La Maman et la putain de Jean Eustache et des propres films de la fille de cinéaste auxquels il emprunte la thématique de l’errance et de l’ennui d’une jeunesse qui se voudrait éternelle. N’y est sans doute pas étrangère la présence de l’éclectique « artiste » Vincent Gallo, chanteur, écrivain, réalisateur, ici, acteur principal, une sorte de Boris Vian à l’américaine, logiquement coqueluche depuis une dizaine d’années de la communauté bobo chique des différents Greenwich Village de par le monde… que Francis Coppola se plaît pourtant ici à parodier à travers le personnage de la critique théâtrale snob campée par Carmen Maura.

A la manière d’un Godard première période, Coppola investi un lieu, se fait fort de transmettre l’ambiance passionnelle de Buenos Aires. Caméra HD à l’épaule, il se fixe comme objectif de saisir à vif la musicalité de la ville propice à la déambulation. Des salles de tango aux petits appartements confinés en passant par les bars ouverts sur la rue et les façades décrépites, bande son de la rue très présente, Coppola fait circuler ses personnages dans des lieux de passage qui instaurent une communication naturelle entre eux. Dans ce film hétérogène, les ressorts formels sont disparates mais pris individuellement découlent d'une logique esthétique propre comme si chaque séquence avait été réalisée pour elle-même. La musique, les coups de théâtre, les images, semblent motiver logiquement la création et l'association à d'autres images. Par des procédés tout à la fois naïfs et éculés, Coppola tente de rendre hommage au cinéma dont il propose une mise en abîme sincère mais prévisible. Les extraits des films de Michael Powell, la référence à l’inversion de l’image dans les projecteurs et les caméras à travers le déchiffrage d’écrits par l’intermédiaire d’un miroir, la (molle) reproduction des films musicaux de la MGM dans les scènes de danse, séduisent moins qu’ils n’agacent. La réflexion s’étend autant au cinéma qu’à la transmission héréditaire du goût et du talent en art à travers le postulat d’un drame familiale. Tout ceci n’est ni fin, ni léger, même plutôt apathique au vue du jeu du jeune Alden Ehrenreich, mais permet finalement au réalisateur de vivre là une seconde jeunesse en réalisant enfin les films qu’il aurait tant aimé tourner il y a 40 ans.

Un célèbre chanteur français remarquait à l'époque que le jazz était une musique divertissante à jouer mais terriblement ennuyeuse à écouter. La formule est applicable à Tetro. Coppola a fait son film, Cannes l’a montré, la critique en débat et les spectateurs seront peu nombreux à aller le voir. Bref, tout le monde semble content… Et pendant ce temps là, qui donc s’occupe du vin ?

Danilo Zecevic




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