Terriers : une série de Ted Griffin

Les charmes du diesel


Diffusée de septembre à décembre 2010, Terriers, la première série créée par Ted Griffin, méritait un bien meilleure sort que celui qui lui fut réservé. Retour sur une show unique marchant dans les pas d'Elmore Leonard.


Terriers

« J’ai pour principe de ne pas apprécier me faire botter les fesses pour rien. »
Hank Dolworth

Les cocotiers, la plage, deux privés au bout du rouleau sur les bords de l’océan Pacifique chauffé par un soleil californien toujours aussi irradiant. Le pitch est classique, les enquêtes qu’ils mènent ne sont pas plus originales et les transitions qui les amènent d’une situation à une autre tiennent parfois du bidouillage grossier, aussi solides qu’une aile d’avion reliée à de la carlingue avec un bout de chewing-gum. D’où vient pourtant l’irrésistible charme flegmatique qui se dégage de cette série, cette impression que le spectateur est en présence d’un objet télévisuel unique et original ?

Terriers n’est pas une série à la séduction immédiate. Elle n’a d’ailleurs que peu séduit puisqu’elle a été annulée au bout de sa première saison. En fait, Terriers est un diesel qui demande de la patience, un ensemble qui s’insinue petit à petit, demande du temps, n’annonce pas distinctement le moment de sa mise en route. Faute et mérite en reviennent à son rythme lancinant, faussement détendu – à l’instar de ses personnages principaux. Plutôt inspirés pour le style narratif des classiques de la littérature policière que par les séries criminelles actuelles, les scénaristes ont joué sur les ruptures de ton, la valse des émotions entre humour et gravité, l’exubérance du quotidien et la normalité des marges. Côté Raymond Chandler, ils misent sur l’atmosphère des situations et la rythmique des échanges plutôt que sur la logique des intrigues se contentant d’écrire (avec brio) les scènes unes à unes sans chercher forcément à les juxtaposer avec un emboitement imparable. Côté Elmore Leonard, ils pêchent la cool attitude, les dialogues percutants, le naturisme grâce auquel les personnages attachants mais imparfaits font avancer l’histoire. Au final, Terriers oscille entre ombre et lumière, ridicule et poussées de violence, résolutions et autodestructions.


Générique de Terriers


Ce ton décalé résulte sans doute de l’influence du principal showrunner de la série, Ted Griffin (que viennent épauler Shawn "The Shield" Ryan et Tim "Firefly" Minear). Cet humour à froid, sarcastique et inattendu dans un contexte a priori brutal était déjà celui de Vorace, des Associés et d’Ocean’s Eleven dont il était l’auteur des scénarios. Toutes les actions qu’entreprennent d’ailleurs Dany Ocean et Hank, les stratagèmes élaborés qu’ils imaginent, leur volonté de s’attaquer à un adversaire de catégorie supérieure, n’ont qu’une simple et évidente motivation : reconquérir l’amour de leur ex-femme. Car comme les héros de Donald Westlake, d’Elmore Leonard et plus généralement d’une certaine tendance du cinéma policier américain des années 1960 et 1970, Hank (Donal Logue) et Britt (Michael Raymond-James) sont des acteurs indépendants de la criminalité (voire de simples spectateurs) qui défient une organisation corporatiste dont la machination implacable n’a que faire de leur insignifiance.

Comme le souligne Shawn Ryan, "ces types sont libres, vivent en dehors de la société". Ils sont moins exclus qu’ils ne s’excluent eux-mêmes et traitent la plupart du temps avec des outsiders comme eux (travestis, geeks, malades mentaux, etc.). Nul pathos pourtant : tous acceptent leur situation de marginaux en se montrant plutôt heureux de leur sort. Hank et Britt résolvent cependant les problèmes des autres sans toutefois trouver véritablement une solution à leurs propres problèmes qu’ils ne font qu’aggraver. Profils avec un air de déjà-vu, ils trainent derrière heureux les casseroles de leur passé (alcoolisme pour Hank, banditisme pour Britt) qui les empêchent de vivre pleinement dans le présent. Ce sont des personnages déglingués malgré eux dont les défauts et les parts d’ombre qui les tenaillent ne demandent qu’à surgir.


Terriers : une série de Ted Griffin

Le désœuvrement leur est fatal, agir pour eux devient un moyen de ne pas sombrer dans le chaos de leur vie d’avant. Ces chemins de traverse finissent enfin par rejoindre ceux du western : les noms des protagonistes font référence aux Professionnels de Richard Brooks (Hank - Burt Lancaster) et aux Sept mercenaires de John Sturges (Britt - James Coburn) tandis que les rapports qui les lient sont à rapprocher de Butch Cassidy et du Kid et de La Horde sauvage. Ce qui les lie c’est la complicité dans l’action autant que l’amitié et la compréhension mutuelles de deux laissés-pour-compte. Et s’ils sont comparés à des terriers, c’est bien parce que "ils sont bagarreurs, opiniâtres, dépenaillé et qu’ils chient cinq fois par jour" (Griffin).

Ces détectives pouilleux roulant dans une voiture déglinguée ne disposent pas de la technologie des Experts mais s’appuient, au contraire, sur leur potentiel humain et leurs talents personnels (l’intelligence et le flair de l’un, le doigté et la sociabilité de l’autre). Leur monde et leur relation se caractérisent non pas par la froideur métronomique mais par la chaleur des individus et du paysage urbain. Ici, Ocean Beach n’a rien à voir avec Malibu ou Honolulu. Pas de surfeurs avec des planches sous les bras, pas de bronzages intégraux, pas de chemises à fleurs, pas de bikinis qui sortent des popotins. La plage est devenue un lieu de rendez-vous guère très tendance où se retrouvent des petits génies de l’informatique, des vendeurs de beignets et des dépressifs. La tonalité de ce coin de San Diego reflète le ton général de Terriers, rarement excessif dans un sens ou dans un autre, généralement situé dans un entre-deux instable mais confortable.


Terriers : bande-annonce (non sous-titrée en français)


C’est dans les nuances que se niche l’humanité et, sans être les plus puissants, Hank et son entourage sont sans doute parmi les plus beaux personnages de ces dernières années. Malgré un décalage avec la légèreté affichée, c’est bien de sensibilité dont il est question, les thèmes de société graves étant abordés sous un angle malicieux et pudique. Et si cela passe sans heurts ni démonstration, c’est que le casting y est pour beaucoup (on ne saluera jamais assez les qualités d’acteur de Donal Logue, comme celles de Richard Jenkins ou de J. K. Simmons, habituels seconds couteaux qui se révèlent enfin grâce à la télévision). Lui aussi participe à ce puzzle télévisuel qui se met en place alors que la tension monte imperceptiblement au fil des épisodes. Entre effluves d’alcool et volutes de cannabis.



Terriers : une série de Ted Griffin

Terriers

Crée par : Shawn Ryan, Ted Griffin, Tim Minear
Avec : Donal Logue, Michael Raymond James, Laura Allen, Rockmond Dunbar, Kimberly Quinn, ...
Générique : "Gunfight Epiphany" de Robert Duncan
Episodes : 13 x 45 minutes
Diffusion : FX (Etats-Unis) du 8 septembre au 1er décembre 2010






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