Scott Pilgrim d'Edgar Wright
Fulguro-Film
Film de geeks, sur des geeks et pour les geeks, Scott Pilgrim n'en est pas moins un film bouillonnant qui ose détourner les codes de la culture populaire avec bonheur. Le réalisateur de Shaun of the Dead et de Hot Fuzz rend hommage aux mangas et aux jeux vidéos tout en s'inscrivant dans le courant de la comédie américaine actuelle. Aussi jouissif, intelligent et ludique qu'une bonne partie de Tetris.
Revenge of the Nerds
Le monde se divise en deux catégories. Les beaux gosses musclés, les champions d’arts martiaux stars de films d’action qui tombent les filles et les autres : ceux qui, trop maigre ou trop gros, regardent dans ses mêmes films d’action tout ce à quoi ils n’auront jamais accès. A eux la dérision et l’univers, tout aussi florissant, de la comédie référentielle.
Signe de son impayable liberté de ton et de sujet, la comédie américaine contemporaine bouleverse nos attentes et voit ses acteurs fétiches atteindre l’horizon autrefois inaccessible du film spectaculaire. Il ne s’agit plus de montrer l’incompétence du personnage comique dans un cadre héroïque (comme autrefois Bob Hope transformé en cow-boy d’opérette dans Visage pâle [1948]) mais plutôt d’exploiter le goût de toute une nouvelle génération d’acteurs comiques et de réalisateurs pour l’univers des super-héros et du film d’action hollywoodien. Seth Rogen et Will Ferrell s’approprient par l’humour les codes du film d’action dans Délire Express ou Very Bad Cops (où la majorité des cascades sont néanmoins effectuées par le spécialiste Mark Wahlberg), alors que Kevin Smith rate malheureusement sa rencontre avec Bruce Willis (Top Cops).
Scott Pilgrim participe donc de l’étonnante reconversion dans l’action des héros de SuperGrave : après Christopher Mintz-Place dans Kick Ass (de Mc Lovin à Red Mist) et en attendant Seth Rogen dans Le Frelon vert de Michel Gondry, le réalisateur Edgar Wright fait ici s’affronter dans d’impressionnantes joutes martiales le gringalet Michael Cera et l’icône binoclarde du cinéma indépendant classe Jason Schwartzman (Sofia Coppola, Wes Anderson). Wright aime filmer des corps improbables en action : dans Hot Fuzz, il remakait Point Break et Bad Boys II avec le petit rouquin Simon Pegg et le gras double Nick Frost.
Evil eX-Men
Alliance de la comédie et du film d’action, Scott Pilgrim explose les possibilités d’un postulat abracadabrant : un sympathique bon à rien est provoqué en duel par les anciens petits amis de sa nouvelle copine, tous dotés de super-pouvoirs. L’univers dans lequel évolue Scott n’est guère différent de celui des autres films avec Michael Cera : entre colocataire gay, ex-copine collante et groupe de rock entre potes, l’acteur ballade son spleen d’ado attardé à la façon d’Une nuit à New York, avant d’enchainer soudainement les prouesses physiques.
Le film surprend par sa façon de juxtaposer les séquences de comédie romantique et d’action sans jamais orchestrer de transitions entre elles. Alors que le comique verbal mais dynamique de Pegg et Frost enchainent idéalement avec le spectaculaire des poursuites (Hot Fuzz), il y a gouffre dans Scott Pilgrim entre le jeu neurasthénique de Cera (sa voix aussi fluette que son corps, son débit lent et ses répliques monosyllabiques) et la virtuosité des scènes d’action.
Aussi réussis soient-ils, Spider-Man ou Kick-Ass prenaient encore le soin d’inscrire leurs ados justiciers dans un cadre vraisemblable, de justifier leurs capacités physiques et d’interroger la distance entre le quotidien et leurs aventures spectaculaires (ce qui rend ces films sans doute plus accessibles que Scott Pilgrim à un large public). Le chemin ayant été balisé par ses prédécesseurs, Edgar Wright ne prend même plus la peine de se poser ces questions et nous impose d’emblée sa fiction : Scott est un branleur, un rockeur et un super combattant, sans qu’une quelconque mutation vienne justifier la puissance d’un tel gringalet. Scott n’a pas de pouvoirs, pas d’identité secrète et, si ce n’est une belle démonstration de ses talents sur une borne d’arcade, il n’a jamais besoin de s’entrainer. Son habileté au combat ne surprend pourtant personne autour de lui (si ce n’est le spectateur), pas plus que les pouvoirs des ex de Ramona, qui inspirent plutôt à Scott et ses amis des remarques triviales du type : « Elle est sortie avec une fille ? », « Des jumeaux ? En même temps ? ».
Wright ne cherche pas la sublimation de Scott dans l’action (celle de son corps ou de sa morale), ni à dépasser par une syntaxe épique le prosaïsme de la situation (les combats ne sont que des querelles d’amoureux) : le trivial et l’extraordinaire coexistent et alternent de façon naturelle, de la même manière que l’apparition des zombies de Shaun of the dead ne bouleversait guère, dans un premier temps, le mode de vie de ses héros qui, affalés sur leur canapé, avaient déjà les caractéristiques du mort-vivant.
Cinématographe = écrire avec le mouvement
Scott Pilgrim alterne donc deux types de séquences (comédie et action), deux rythmiques qui restent jusqu’au bout hétérogènes (là où Sam Raimi ou Matthew Vaughn cherchaient à les fusionner). Cet étonnant hiatus est comblé par une mise en scène toute en fluidité. Utilisant le raccord mouvement de façon systématique, Wright unifie constamment les différents lieux de l’action et les intrigues parallèles, traverse plusieurs décors au travers de longues séquences de dialogues et sollicite constamment l’œil du spectateur par des effets visuels inventifs : incrustation d’éléments graphiques (texte, symboles, formes dynamiques accentuant l’impact du mouvement), split screen (passage obligé pour un film fondé sur le duel) et autres mutations du cadre (de format panoramique, le film intègre des plans en Scope soudainement délimitées par des bandes noires). Sans atteindre la perfection du Hulk d’Ang Lee ou de Speed Racer des frères Wachowski (ses prédécesseurs sur ce terrain) la mise en scène de Scott Pilgrim témoigne d’une liberté d’ordinaire réservée au cinéma d’animation ou, justement, à la bande dessinée.
Edgar Wright adapte fidèlement la bédé dont il s’inspire, conserve une grande partie des dialogues et reproduit à l’identique les cadres dessinés par Bryan Lee O’Malley (les flash-backs sont même traités dans le style graphique du dessinateur, hommage naïf au manga, entre Osamu Tezuka et Go Nagaï). Le cinéaste complète par le mouvement cinématographique l’immobilité de la page dessinée et invente des liaisons graphiques entre les plans, comme si l’enchainement des images mimait le processus de la lecture, le déplacement des yeux d’une case à une autre.
Le Grand détournement
Dès l’apparition du logo Universal remodelé en 8 bit, le spectateur est plongé dans un univers parallèle largement référentiel au cinéma, à la musique et au jeu vidéo. Toutes différentes, parfois brutales (Scott vs Lucas Lee), parfois aériennes (Scott vs Gidéon) ou burlesques (Ramona vs Roxy), les scènes d’action fusionnent les codes du jeu vidéo, du film d’art martiaux et du super hero movie (on reconnaît en toute logique parmi les adversaires de Scott les acteurs Chris Evans – la Torche des 4 Fantastiques – et Brandon Routh – le Superman de Brian Singer). Le premier combat du film débute ainsi comme un jeu vidéo (Scott et son adversaire se font face de profil en plan large avec le sigle VS entre eux), continue comme une exhibition martiale inspirée du cinéma de Hong-Kong (le jeu de jambe virtuose de Matthew Patel évoque celui du dernier adversaire de Jackie Chan dans Drunker Master 2 mais aussi un danseur de claquettes de musical hollywoodien) et s’achève par une chanson kitsch à la Bollywood.
Tout en restant très proche de ses personnages (ce qui n’était pas toujours évident pour les Wachowski dans le foisonnement coloré de Speed Racer), Edgar Wright rend compte d’une véritable évolution culturelle, intégrant avec humour et évidence les codes vidéo-ludiques à une fiction audiovisuelle traditionnelle (car, avec ses 115 ans au compteur, le cinéma est bel et bien devenu « traditionnel ») : lorsque Scott va aux toilettes, un graphique apparaît à ses côtés pour illustrer sa vidange et, si le film est chapitré, ce n’est plus comme un roman mais plutôt comme les niveaux d'un jeu vidéo de plateau (et encore un peu comme la bande dessinée dont il s’inspire).
Boy meets girl, defeats evil exes…
En faisant se rencontrer le trivial et l’épique, Edgar Wright met toujours en perspective l’intimité de ses (anti-)héros avec leur propre imaginaire (le film de zombie dans Shaun of the dead, le film d’action dans Hot Fuzz, le jeu vidéo ici). Le cinéaste ne se contente pas de plonger des geeks dans un fantasme geek (à destination de spectateurs qui le seraient tout autant) mais élucide leur existence par le biais de ces fictions improbables. Esthétique de niche idéalisée par un public de jeunes adultes, le jeu vidéo est utilisé par Wright au-delà de sa valeur référentielle et de sa dimension ludique, comme une métaphore de l’existence humaine.
Lorsque Scott attrape un petit bonhomme en pixels dans le coin de l’écran, il gagne une « vie » (pratique bien connue des gamers) mais c’est aussi une façon de montrer qu’il gagne en maturité et, littéralement, « prend sa vie en main ». De même, à la fin du film, Scott utilise le mode replay : tué et envoyé dans les limbes par Gidéon, notre héros profite de sa « vie » supplémentaire pour revivre (rejouer) la scène en mieux, battre ses adversaires et déclarer enfin sa flamme à l’être aimé. La seconde chance de la comédie du remariage fusionne avec la logique cyclique du jeu vidéo (recommencer une action jusqu’à sa réussite). Enfin, la rencontre de Scott avec son double négatif (topos du jeu vidéo de combat et du comic book – Spider-Man et Venom) est l’occasion de montrer que le héros a fait la paix avec lui-même, assume ses erreurs passées et est prêt à s’engager dans une nouvelle relation de couple.
Si Scott est d’emblée un formidable combattant, il doit apprendre à devenir un être humain correct. De façon inattendue le thème de l’apprentissage – consubstantiel au cinéma martial – n’est pas appliqué ici aux scènes d’action mais bien à la partie romantique : Scott doit parvenir à avouer à sa nouvelle copine qu’il l’aime et à s’excuser auprès de ses anciennes conquêtes de ne pas avoir su les respecter.
Bien que Scott confonde les mots « Love » et « Lesbienne » (qui commencent après tout par la même lettre), Scott Pilgrim est fondamentalement une comédie romantique et une fable universelle : celle du petit bonhomme (Pilgrim le pèlerin) qui cherche son chemin dans le labyrinthe de la vie (il faut noter l’importance des portes que franchissent Ramona et Scott) et qui conquiert sa Princesse, protégée par 7 dragons.
Les tuyaux et les champignons sont en option.
Sylvain Angiboust
Scott Pilgrim (Scott Pilgrim vs. The World)
Etats-Unis, 2010
Réalisateur : Edgar Wright
Scénario : Edgar Wright, Michael Bacall, d’après la bande dessinée de Bryan Lee O’Malley
Avec : Michael Cera, Mary Elizabeth Winstead, Jason Schwartzman, Kieran Culkin, Alison Pill, Chris Evans, Brandon Routh et la voix de Bill Hader
Directeur de la photographie : Bill Pope
Sortie le 1er décembre 2010
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