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Raoul Walsh en DVD (1) : La Rivière d'argent


Westerns tardifs dans la carrière du géant borgne Raoul Walsh, retour sur La Rivière d’argent et La Brigade héroïque, sortis en août en dvd, ou quand un être déchiré ne peut se reconstruire qu’à l’identique.


Raoul Walsh en DVD (1) : La Rivière d'argent

La Rivière d’argent résonne avant tout comme le chant du cygne d’une exemplaire collaboration complice (sept films) entre Walsh et Errol Flynn qui, après Michael Curtiz, trouvait un nouveau mentor, et allait incarner avec fougue d’inoubliables figures historiques (Custer dans La Charge fantastique ou James Corbett dans Gentleman Jim). La Rivière d’argent est un film qui impressionne par sa virulence. Une première séquence en forme de simili bande d’informations, étourdissante de vitesse, donne le ton : plans courts et fondus enchaînés s’y multiplient, rythmés par la prolifération de musiques s’entrechoquant comme autant de soldats à l’image lançant l’assaut contre leurs ennemis, et par le cliquetis vif et régulier d’un télégraphe dont les informations déchiffrées s’impriment progressivement sur l’écran pour résumer à grands renforts d’images la fameuse bataille de Gettysburg. Un panoramique puis un long travelling avant vers le panneau indiquant le lieu des hostilités et le terreau du film achève cette séquence rapide initiale, redonne tous ses droits à la mise en scène, loin désormais des effets documentaires du montage, et signifie ainsi le retour à l’histoire minuscule. Une fresque tragique et brute, désespérément humaine, où Mike McComb, soldat nordiste brûlant la solde de son régiment afin qu’elle ne passe pas à l’ennemi, est dégradé par ses supérieurs et décide alors de ne plus suivre de règles que celles qu’il aura lui-même fixées. Volontaire, il deviendra ambitieux et prétentieux. Joueur, il sera désormais cynique, manipulateur, mais avant tout maître de son destin.

Raoul Walsh en DVD (1) : La Rivière d'argent

« Un ordre n’est pas un dieu, c’est un guide », clame en désespoir de cause l’avocat de McComb devant la cour martiale. La sentence est typique du cinéaste, et résume efficacement l’essence libertaire qu’il prône dans la majeure partie de ses œuvres, bannissant l’aliénation par la religion et abhorrant la soumission. Marin, cow-boy, cascadeur avant que D.W. Griffith ne lui donne sa chance, Walsh était un nomade, un indompté, et son obstination à mettre en scène les marginaux de tout bord et à leur accorder sympathie et détention de la vérité du monde, en accord avec une nature sauvage dont ils sont le reflet, définit son cinéma. Alcooliques, joueurs, femmes à la vertu discutable ou évanouie, les portraits saisissants d’hommes imparfaits pullulent, et ceux-ci toujours récoltent les honneurs de la mise en scène et jamais ne perdent une dignité que Walsh semble d’office leur accorder. Errol Flynn en hautain digne et opportuniste sait y faire, et pourtant son personnage de McComb dans La Rivière d’argent, tout aussi individualiste, s’éloigne clairement de ses compositions de célébrités dont l’Histoire (et le cinéma) offre d’apprécier les vices comme des caprices tolérables ou consubstantiels à la grandeur qu’ils révèleront.

Raoul Walsh en DVD (1) : La Rivière d'argent

Obéissant à ses propres lois, il rachète la ‘faute’ qui lui est imputée en rendant symboliquement leur argent aux soldats par la mise à sac d’un casino, et ne connaît plus alors de limite à sa colère vengeresse. Menaçant de tirer dans le dos de ses ennemis, poussant l’époux de la femme aimée sous le feu d’indiens qu’il sait belliqueux, il devient influent et règne sur les mines d’argent avec une main de fer, déconnecté de l’humanité qu’il ne considère plus, obsédé par l’argent et la pouvoir, jusqu’à se faire construire en plein désert un palais en marbre blanc, comble de sa mégalomanie et signe de sa perte totale de lien avec le monde qui l’entoure.

Raoul Walsh en DVD (1) : La Rivière d'argent

Inexcusable, le déclin est prévisible et celui qui est maintes fois comparé à César et surtout au roi David, emblème de la toute-puissance employée à des fins malsaines, doit faire face à sa conscience. Tom Beck (Thomas Mitchell) en est l’incarnation. Avocat aviné, il gagne le respect de McComb et celui que l’on surnomme Platon condamne alors logiquement le monde d’illusions dans lequel il s’est fourvoyé. Dès lors, chaque rencontre est point de rupture, dénonciation de sa décadence puis étape nécessaire au rachat. La mort de Beck agit enfin comme un événement révélateur de son inconscience, de sa démesure. Plus que l’obtention d’un pardon, il réaffirme son statut de meneur d’hommes non centré sur lui-même, enfin épris de justice, tout en restant l’homme déterminé et conquérant qu’il était. « Tu ne changeras jamais », en conclut fort justement son épouse avant qu’ils ne partent vers le couchant. Un dénouement éminemment walshien, la compréhension de soi, la fin de l’aliénation de sa nature et le retour au respect et à la dignité, happy end qui ne cache cependant pas la brutalité du propos, la férocité rare du jugement du cinéaste envers un personnage multi-facettes et parfois paradoxal, violent et romantique, fidèle mais impitoyable, soldat, cow-boy, requin, tyran.

Sébastien Léglise




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