Mr. Nobody de Jaco Van Dormael

La cinquième dimension


Nouveau film du belge Jaco Van Dormael, Mr Nobody est un film déroutant mais n'en reste pas moins une œuvre foisonnante où s'entremêlent esthétique raffinée, récit à tiroir et regard lucide sur l'humanité.


Mr. Nobody de Jaco Van Dormael

Dans Toto le héros, premier film de Jaco Van Dormael, un vieil homme accusait son voisin de lui avoir « volé » son existence, d’avoir vécu sa vie à sa place. Nemo Nobody (Jared Leto), lui, a vécu plusieurs vies, toujours la sienne en fait, mais de mille façon différentes. Enfant, lors de la séparation de ses parents, il est obligé de choisir entre son père et sa mère, entre rester et partir. Il choisit de ne pas choisir, ce qui est un choix à part entière, et de vivre les deux existences, parallèlement dans plusieurs dimensions temporelles. Dès lors, sa vie ne sera que bifurcations et dédoublements : Nemo aura plusieurs femmes/ou aucune, sera amoureux/ou pas, vivra / mourra, ira dans l’espace/restera prisonnier de la médiocrité terrestre… Il vit chaque possible d’une situation, alors qu’autour de lui le temps humain progresse vers un futur aseptisé peuplé de quasi-immortels.

Souhaitant dépasser la logique binaire de films comme Smoking / No Smoking d’Alain Resnais ou Cours Lola cours de Tom Tykwer (où les personnages n’ont le choix qu’entre une action et son contraire), Van Dormael a conçu un scénario lui permettant de multiplier les embranchements narratifs et les variations autour des mêmes motifs (l’amour, la perte, l’ennui, la noyade…). Le réalisateur couvre ainsi plus d’un siècle d’humanité (des années soixante-dix à un futur designé par le dessinateur François Schuiten) et, raffinant les transitions entre les séquences, développe plusieurs existences en parallèle, qui elles-mêmes bifurquent parfois dans des impasses (Nemo meurt à plusieurs reprises). Le récit est constamment mis en abime par plusieurs voix off et l’intrusion de séquences oniriques ou visualisant un texte littéraire. C’est parce que Nemo Nobody est littéralement personne qu’il peut être tous le monde à la fois, lui-même, plusieurs fois, mais aussi les autres. Le récit nous est raconté à la fois par un vieillard en 2095 à New-York et par un enfant pas encore né, quelque part hors du temps : le passé de l’un est l’avenir de l’autre, et le temps qui ne cesse de revenir sur lui-même et de se ramifier s’avèrera en fait circulaire.


Mr. Nobody de Jaco Van Dormael

Suivant un principe narratif prodigieusement complexe Mr. Nobody étonne par son évidence et, finalement, par sa simplicité. Toto le héros donnait à voir le monde du point de vue d’un enfant et Le huitième jour par celui d’un handicapé mental. Dans les deux cas, la réalité s’effaçait au profit du conte, du jeu de rôle, comme c’est une nouvelle fois le cas ici. Van Dormael nous fait adhérer à son univers en nous invitant à occuper les points de vue, forcement décalés, d’un enfant ou d’un vieil amnésique (l’identification du spectateur est rendue explicite dès le début du film par des plans subjectif où Nemo, aux différents âges de sa vie, baisse la tête, c’est-à-dire la caméra, et regarde ses mains). Dès lors, toutes les fantaisies sont possibles : Van Dormael illustre de façon ludique (à base d’œuf à la coque ou de lacet de chaussure) la théorie du battement d’aile de papillon, résume avec justesse la question philosophique du choix en montrant un gamin bavant devant la vitrine d’une boulangerie (éclair au chocolat ou roulé à la confiture ?) et, lorsqu’une théorie scientifique complexe est évoquée par la voix off (des variations du code génétique aux multiples dimensions du temps, le scénario en brasse plusieurs), une incarnation de Nemo en présentateur d’émission de télé scientifique interrompt la narration pour nous l’expliquer. L’impressionnante richesse thématique du film est due à sa façon de brasser constamment et sans en avoir l’air les mondes et les tonalités (compressés par un montage final qui ne dure finalement que 2h15, Van Dormael ayant semble-t-il abandonné nombre de scènes et d’intrigues parallèle sur le sol de la salle de montage).

Mr. Nobody de Jaco Van Dormael

Le réalisateur a mis presque dix ans (dont sept consacrés à l’écriture) pour donner vie à Mr. Nobody, alors qu’autour de lui se multipliaient les films méditant sur les liens de l’amour et du temps. Etrangement, Mr. Nobody semble tous les contenir tout en développant une vision complètement personnelle. Les cauchemars de Nemo, prisonnier de sa mémoire et obligé de porter un pull jacquard évoquent ainsi les voyages mentaux d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (les deux films interrogeant la complexité du sentiment amoureux en montrant différents aspects d’un même couple, tantôt heureux tantôt malheureux). Le voyage spatial d’un autre Nemo pour disperser les cendres d’une de ses bien-aimées sur Mars renvoi à celui d’Hugh Jackman à travers les galaxies dans The Fountain de Darren Aronofsky, mais le fait que ce voyage soit le fruit de l’imagination d’un Nemo-écrivain de science-fiction nous rapproche cette fois-ci des récits enchâssés du 2046 de Wong Kar-Wai. Quand à la vision, d’un Nemo ridé et difforme, devenu l’homme le plus âgé de la planète mais souriant comme un enfant dans les dernières minutes du film, comment ne pas la rapprocher du Benjamin Button de David Fincher, enfant-vieillard amoureux par-delà le cours du temps.

Pour Jaco Van Dormael, les combinatoires narratives et les séquences techniquement exigeantes importent finalement moins que la dimension émotionnelle de ces scènes. Son film est un oeuvre sur le couple (ou les couples) qu’il filme sous toutes ces formes, des émois de l’adolescence (Nemo et Anna jeunes) à l’amour résigné (Nemo et Jeanne) ou non partagé (Nemo et Elise). Par ce kaléidoscope amoureux, le film aboutit à une morale revigorant : la vie vaut tellement la peine d’être vécue que son héros a choisi d’en avoir plusieurs !

Sylvain Angiboust


Distribution : Jared Leto, Sarah Polley, Diane Kruger, Linh-Dan Pham, Rhys Ifans, …
Réalisation et scénario : Jaco Van Dormael
Production : Jean-Yves Asselin
Musique : Pierre van Dormael
Photographie : Christophe Beaucarne
Montage : Susan Shipton et Matyas Veress
Décors : Sylvie Olivé, Andreas Olshausen, Stéphane Taillasson
Sortie : 13 janvier 2010
Langue(s) originale(s) : Anglais, Français




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