Le Temps des géants de Pierre Berthomieu

Pour une Renaissance du cinéma


Hasards macabres du calendrier, Le Temps des géants est sorti quelques semaines seulement avant le décès de Jennifer Jones. Le pied de nez du destin est symbolique : la star à la sensualité féline, ancienne muse et épouse de David O. Selznick, personnifiait l’essence de cet Hollywood classique incandescent, mégalomane et formaliste que décrit Pierre Berthomieu dans son nouvel opus.


Le Temps des géants de Pierre Berthomieu

Si Jennifer Jones n’a jamais eu l’aura dépassant le simple cadre cinéphilique d’un John Wayne ou d’une Marilyn Monroe, elle occupe pourtant une large partie de l’iconographie du premier tiers de l’ouvrage. L’un des grands mérites de Pierre Berthomieu est d’avoir réhabilité avec force conviction et arguments certaines personnalités souvent connues mais la plupart du temps peu considérées. A titre d’exemple, Michael Curtiz est « le responsable du style de Warner ». Le cinéaste hongrois de naissance mais hollywoodien d’adoption et de tempérament apparaît à la fois comme un rouage du studio et comme une personnalité capable de s’adapter avec facilité aux modèles et de transcender le matériau d’origine. Bien qu’écrits, montés, mis en musique par d’autres, ses films se dégagent par leur style plastique et par leur goût du mouvement et de la scénographie des décors (d’Anton Grot). Loin du portrait de tyran mercenaire généralement admis, Curtiz est décrit comme un romantique désabusé par le monde mais mu par la foi en l’art.

Le Temps des géants de Pierre Berthomieu

Précédemment auteur d’un livre sur La Musique de film (éd. Klincksieck), Pierre Berthomieu accorde ici une place prépondérante à Max Steiner. Le compositeur viennois est à l’image des aspirations hollywoodiennes : mélanger culture élitiste et culture populaire, faire passer le souffle de l’un en usant de l’autre. Hollywood est à la fois un opéra wagnérien par le dispositif et un musical de Broadway par le public visé. Patchwork d’identités, Autant en emporte le vent garde son unité grâce au travail de seconde équipe et à la direction artistique assurés par William Cameron Menzies (« l’un des auteurs majeurs du grand style classique ») … tout en demeurant un film de David O. Selznick. Hollywood est ainsi une combinaison d’influences et de talents et agirait à la fois comme force centrifuge et force centripète. Comme le montre l’exemple de Robert Wise, les formes modernes et évolutives ne vaudraient que par leur intégration à une narration classique. Dans une introduction peut-être rebutante pour les non initiés à la philosophie, Pierre Berthomieu illustre l’origine de cette esthétique de la confrontation par la pensée hégélienne à laquelle il trouve un écho dans la construction musicale. Le tempo, le mouvement et les ruptures de cette dernière se reflètent alors dans le cinéma de l’émotion. L’exemple de George Stevens vient relayer l’idée d’un cinéma tour à tour consonant et dissonant. Féru de montage, ce « grand cinéaste américain » de l’après-guerre représente une pierre angulaire avant le basculement des années à venir : encore de la verticalité divine, déjà de l’horizontalité humaniste.

Le Temps des géants de Pierre Berthomieu

Par sa tendance à privilégier l’Histoire d’Hollywood sous une approche plus esthétique que factuelle, Pierre Berthomieu est un anti–Peter Biskind, trop enclin à l’écueil d’anecdotes, de secrets d’alcôve et de frasques en tout genre. Le Temps des géants explore les brassages culturels d’Hollywood et se place dans la continuation du diptyque de Jean-Loup Bourget (Hollywood, La Norme et la marge – éd. Nathan ; Hollywood, Un Rêve européen – éd. Armand Colin). L’ouvrage est dense mais les idées fortes se dégagent. Au lieu de chercher l’exhaustivité, Le Temps des géants conte l’Histoire d’Hollywood en l’abordant par le prisme des canons bâtis par de « grands hommes » qui imprimèrent leur empreinte stylistique à l’industrie. Cette sélection ne se fait pourtant pas au détriment du travail de recherche et de documentation abondant et fouillé. Chose rare et appréciable, vision complète et panoramique, Pierre Berthomieu a su mettre à un niveau égal l’apport des réalisateurs avec celui des producteurs et des « techniciens ». Le cinéma hollywoodien – tout « codifié » qu’il soit – développe un nombre incalculable de variations formelles à partir de situations dramatiques semblables. Appuyée par de nombreux et précieux photogrammes, l’écriture est habitée d’un véritable élan romantique. Mimétisme du propos, la forme vient relayer le fond d’un art de la Renaissance qui se voudrait total et éternel.

D. Z.

Le Temps des géants de Pierre Berthomieu

Relié: 607 pages
Editeur : Rouge Profond (23 novembre 2009)
Collection : Raccords
Langue : Français
ISBN : 978-2915083378




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