Lors de sa publication, La Beauté du monde fut accueilli avec tiédeur. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir concouru au Goncourt 2008 mais une critique qui encense les autobiographies sans autre regard que celui porté sur soi-même peut-elle avoir une réaction autre que condescendante au récit de ces jours anciens de grandes aventures. Généreusement documenté et détaillé, le livre de Michel Le Bris véhicule plusieurs niveaux de lecture. Pour ce roman biographique, il choisit en partie d’adopter le point de vue de la jeune Winnie, « ghostwriter » chargée d’écrire pour Osa mais s’appropriant le récit de cette dernière. Son cheminement créatif et son rapport au sujet finissent par se superposer à celui d’Osa et Martin Johnson possédés par cette Afrique qu’ils étaient chargés d’étudier. La création découle ici d’un processus ambiguë : elle n'aboutit que comme le conséquence d’une précédente destruction. Pulsions et raison, besoins et nostalgie, les chasseurs occidentaux partie prenante du massacre d’animaux et de l’évolution de la société kenyane ne peuvent que regretter leur disparition. Si Martin montre dans son film Osa tuant lions, gazelles et rhinocéros, c’est à la fois pour magnifier l’action de sa compagne et pour montrer la fragilité et la perdition de ce monde qu’il souhaite protégé de toute autre intrusion humaine.
Comme une marque du temps qui passe, le langage du cinéma d’aventure et de l’épopée prend la suite du récit de voyage de Robert Byron, de Herman Melville ou de Jack London dont Martin Johnson, ancien compagnon de fortune, est présenté comme le successeur. D'un art du récit à l'autre, la structure reste la même : Johnson s’inspire des Mines du roi Salomon d’Henry Rider Haggard pour donner une trame (biblique) à son film. L’exploration se dispute ici à la conquête. La découverte des secrets de l’Afrique pour ces aventuriers américains est un substitut au mythe de la Frontière et à cet Ouest mythique dont ils sont aussi les enfants et qui désormais abrite un musée qui leur est dédié. Partis comme leurs ancêtres à la recherche de leur part sauvage, Martin et Osa sont les dignes représentants de cet esprit pionnier américain assoiffé d’action qui bille en tête se cogne contre les parois d’un continent devenu trop petit. Regard à la fois mélancolique et optimiste, la beauté du monde est à l’image de la création divine. Jouir, c’est savoir contempler le céleste : à la fois dans l’infini de l’horizon et dans celui du détail.
D. Z.