Friday Night Lights : La fin d’une série
Une ville, une équipe, un couple
L’une des séries américaines parmi les plus attachantes s’est achevée le 20 février dernier après cinq saisons d’émotions pleines entre rires, larmes et jubilation.
Devil Town
La diffusion d’Always quelques semaines après celle du Superbowl n’est certainement pas un hasard. Après tout, rien d’étonnant à cela : Friday Night Lights est une série sur une équipe de football américain. Si loin de nous, ce sport tel que présenté ici réussit toutefois à cristalliser des enjeux bien plus vastes, voire universels pour certains. La dramaturgie centrée sur une équipe – hier, les Panthers, aujourd’hui, les Lions – sort rapidement des espaces délimités du terrain et des vestiaires pour s’étendre sous forme de chronique à la petite ville de Dillon et plus généralement au Texas. Le titre musical qui clôt la première saison de la série est évocateur : « Devil Town ». Dillon est une ville qui semble avoir le pouvoir démoniaque d’emprisonner ses habitants, de les attirer à elle. Ceux qui partent y reviennent tôt ou tard. « Texas forever !» pour citer les personnages en réponse au titre de l’épisode. Peut-être que pour échapper à ce sort maléfique faut-il finalement être prêt à tout sacrifier et à tout laisser derrière soi en se dépouillant des amitiés et des biens acquis. Luke le jeune soldat, Tyra l’apprentie politicienne et la sédentaire famille Taylor ont fait le choix de nouvelles vies mais rien ne garantit qu’ils ne reviennent pas un jour.
Le maître d’œuvre de la série, Jason Katims, a voulu terminer la série là où elle avait commencé. Le dernier épisode se réfère directement aux épisodes de la première saison établissant une sorte d’effet miroir : le retour des anciens acteurs de la série, les entretiens face à des journalistes de télévision sur des chaises tournage, l’échange entre Matt et Landry plus nerds que jamais, Tim et Tyra ensemble, etc. – jusqu’à la chanson qui boucle la série « Devil Knows You’re Dead ». Au fil des saisons, les scénaristes ont soulevé les aspects politiques qui entouraient les équipes en accentuant les bipolarités : les riches / les pauvres ; les blancs / les noirs ; les bigots / les ouverts d’esprit ; les bleus / les rouges. La ville partagée durant deux saisons est de nouveau réunifiée et on l’abandonnera finalement dans le même état où elle a été découverte. Tout juste, de nouvelles maisons sont-elles bâties comme le symbole de nouveaux départs, éternels recommencements.
Le cœur plein
Pour filmer lieux et personnages, les créateurs ont adopté le parti pris de la caméra portée à l’épaule. Avec le temps, le dispositif s’est affuté gagnant en lisibilité ce qu’il a perdu en nervosité. La manière de filmer reste alerte mais l’ensemble demeure fluide. Preuve que le football américain n’est pas tout, le dernier match, « la finale », est tout juste suggérée. Elle s’inscrit via la musique dans un mouvement général dont elle est l’une des composantes non l’aboutissement. L’issue suspendue de la dernière action ne trouve ainsi sa catharsis que dans la séquence suivante qui a lieu huit mois plus tard. Au ballon volant dans les airs de faire se rejoindre les séquences qui se jouent de la temporalité.
Sur la série, la caméra fait rarement du surplace, bouge en permanence afin d’éviter les coupes excessives, adopte souvent des angles originaux. Elle centre l’action via des zooms fréquents et en traduit l’intensité dramatique par une rythmique du montage minutieuse. Cette dernière sait suivre la musique qui loin des standards des séries pour adolescents n’est pas un simple ornement commercial mais avant tout accompagne et commente histoire et sentiments. Ainsi orchestrée, Friday Night Lights garde « les yeux ouverts et le cœur plein » et arrive à cet équilibre sensible qui distille les émotions sans le pathos.
Un champ de guerre
Leitmotiv lexical « Clear eyes, full hearts, can’t loose » est autant un cri de ralliement sportif qu’une maxime applicable au quotidien. Pour de nombreux joueurs et parents, l’équipe de football s’avère une école de la vie. Élevés à l’empirisme, les jeunes protagonistes apprennent la valeur de l’existence à travers un entraînement à la dure qui leur fait éprouver la souffrance, la tentation, la solidarité ou le rachat. Le terrain de football prépare au véritable champ de guerre loin de la cellule protectrice des vestiaires où l’on se regroupe, prie et médite comme dans une église. Les batailles en leur dehors sont autant littérales et physiques (la guerre, la bagarre) que figurées et morales (le lycée, la famille). Chacun semble à la recherche de sa place au sein des différentes entités sociales et les affrontements ainsi donc transposés depuis le terrain de jeu sont récurrents. Dans une certaine tradition de la dramaturgie, les difficultés permettent aux individus et aux groupes de se transcender.
L’expérience de la vie de couple n’étant pas le moindre de ces conflits et c’est d’ailleurs à travers le duo formé par Tami et Eric Taylor que Friday Night Lights arrive à évoquer les thèmes du mieux vivre ensemble tels la maturité, l’écoute ou le compromis. Prenant le contrepied des autres séries, Friday Night Lights dresse le portrait d’un couple qui se chamaille mais reste uni dans la tourmente sans verser ni dans le psychodrame ni dans la lassitude. A ce titre, la scène d’Always où les deux se retrouvent à l’extérieur du restaurant pour discuter est particulièrement touchante tant la colère sourde y côtoie avec grâce la compréhension implicite (l’alchimie entre Connie Britton et Kyle Chandler n’y est pas étrangère). Leur parcours fait de complicité et de joutes verbales aboutit d’ailleurs à une jolie inversion finale des rôles. Nécessité de faire des concessions pour perdurer, ce sera désormais à lui de renoncer à ses rêves pour que ceux de son épouse se concrétisent. De temps à autre, on devrait aussi savoir écouter sa femme.
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