Exposition Jacques Prévert - Paris la belle
La ville de Paris se devait bien de rendre hommage à l'un de ses plus grands poète. L'exposition de l'hôtel de ville célèbre cet artiste touche à tout, "titi" indépendant et épris de liberté, à la fois populaire et proche des artistes de son époque, tour à tour dialoguiste, parolier, poète et illustrateur.
Il fallait saisir Prévert dans son intégralité artistique - exercice ô combien périlleux. Il fallut évoquer son parcours biographique pour rendre compte de l'homme d'idées qu'il était devenu. Il était nécessaire enfin de montrer à quel point les artistes avec lesquels Prévert travailla alimentaient ses propres écrits et inversement, comment la langue du poète transfigurait un matériau qui lui même mettait en valeur les écrits.
Ainsi, le jeune Jacques, élevé dans une famille de la classe moyenne, s'imprégna des livres de contes grâce auxquels il apprit à lire et des spectacles que l'emmenait voir son père. Bien que le cinéma ne fut pas encore un art parlant et dialogué, il s'imprégnait d'images et se régalait devant les films de Feuillade qu'il ne cessa d'admirer. "Un des maîtres du cinéma primitif, régi par les lois foraines et merveilleusement neuf, populaire et vivant. Les personnages, "les héros", surgissaient de l'extraordinaire, sortaient, s'évadaient de l'ordinaire. (...) Parlant en gris , ne noir, en blanc, avec la troublante éloquence du rêve, l'esperato silencieux." écrivait Prévert en 1967. On imagine sans mal le jeune Jacques frétillant sur son siège fasciné par le mutisme onirique des personnages en train de composer des dialogues dans sa tête qui ne demandaient qu'à éclore.
Après le service militaire dans les années 1920, il se lie d'amitié avec les surréalistes : Yves Tanguy, Marcel Duhamel, André Breton, Paul Eluard et d'autres . C'est aussi l'époque des scénarios inabouties, des causerie révolutionnaires, des premiers écrits publiés dans lesquels il laisse déjà paraître son goût pour le rêve, la liberté, l'amour fou et l'iconoclaste. En 1928, il participe à son premier film Parcs Express / Souvenirs de Paris, pantalonnade je-m'en-foutisme signé par le vieux complice Duhamel : aux plans consacrés aux lieux marquants de Paris et à ses habitants est (semble-t-il) superposée sa voix qui énumère sur un tempo et à l'intonation enjoués la nom des rues des différents arrondissements. Au détour d'un plan, il se souvient de ses premiers amours et affiche la couverture d'une collection de romans Fantomas vue à travers la vitre d'une librairie.
La fin des années 1920 sonne le glas de son amitié d'avec André Breton qu'il qualifiera alors "de contrôleur du palais des mirages, de perceur de tickets, de gros inquisiteur". Trop indépendant, Prévert quitte le mouvement et se tourne vers le théâtre en intégrant le groupe Octobre dont le répertoire est composé de texte pamphlétaires et gauchisants. "Chaque jour les salaires baissent et le coût de la vie augmente, et puis les impôts si lourds pour les petits, si légers pour les gros. (...) L'année prochaine où serez vous? Morts peut-être ? Le voulez-vous ? Non, bien sûr ! Non ? Eh bien,alors défendez-vous ! ", écrit-il alors visiblement exalté dans les années qui suivirent le krasch de 1929.
Au même moment, il débute réellement dans le cinéma et signe son premier scénario : L'Affaire est dans le sac que réalisa son frère Pierre. S'ensuivront les films qu'on connaît : Ciboulette d'Autant Lara, Le Crime de Monsieur Lange de Renoir, Jenny de Carné. A travers les extraits proposés, l'incroyable collaboration de cette somme de talents ressort. Les mises en scène de Carné et d'Autant-Lara (saisissant travelling muet depuis la rue jusqu'au sommet de la cathédrale Notre Dame sur fond d'ambiance brumeuse dans Ciboulette), la musique de Joseph Kosma (qui composa la musique des plus célèbres chansons écrites par Prévert dont Les Feuilles mortes tour à tour entonnée par Yves Montand puis Nat King Cole) ou les décors d'Alexandre Trauner (l'ami fidèle même dans les vieux jours à côté de la tombe duquel Prévert repose désormais). Le tout tend à une représentation mythifié d'un Paris éternel où les langages de nature cinématographique, musical, architectural et, bien sûr, littéraire se complètent. Qu'en serait-il si les dialogues de Prévert eurent été mis en scène par d'autres ou que d'autres encore les eurent interprétés ? Salles des dialogues, salles des images, salles des chansons. On ressort avec l'impression que la poésie littéraire de Prévert était avant tout destinée à être entendue avant d'être lue, que le tempo de la lecture et de l'interprétation jouent un rôle aussi important que celui du contenu.
Quelques documents historiques fendent l'envers du décor. Exemples en pagaille. On se souvient que Les Visiteurs du soir furent co-écrits par Pierre Laroche, futur collaborateur de Georges Lautner sur ses premiers films dont Le Septième Jurée. Si la réplique de Quai des brumes "tu as de beaux yeux tu sais" est passée à la postérité, il aurait pu en être autrement : la ligne de dialogue "tu as de beaux pieds" fut (heureusement) déplacée et réadaptée. Une lettre de Marlen Dietrich rappelle son refus du rôle de Malou dans Les Portes de la nuit : la star fut déçue que le rôle ne fut pas réécrit pour elle à l'issue de son accord verbal et se désole de la description des profiteurs de guerre ("une mauvaise propagande à l'étranger", juge-t-elle). On se désole que les projets comme La Lanterne magique ou Sylvie et le fantôme (pour lequel étaient présentis, photographie de l'époque à l'appui, Trauner aux décors et Orson Welles à la mise en scène) n'aient pas aboutis tant ils semblaient prometteurs.
Les correspondances entre Jacques Prévert et Paul Grimault montrent un aussi mauvais trait de dessin chez l'un, qu'une écriture manuscrite de gamin chez l'autre. Heureusement, chacun s'en tint à son domaine mais le tout confirme que l'écriture de Prévert s'alimente d'images : ses scénarios et ses notes sont parsemés de croquis approximatifs tout autant une ébauche de mise en scène que de planches de story-board (dans un autre genre, ce type d'écriture rappelle fortement celle de Joe Dante).
Liés ou pas, l'accident de Prévert qui tomba d'un premier étage parisien et se retrouva dans le coma coïncide avec la distance qu'il'prit d'avec le cinéma. Dans les années 1950 et 1960, Prévert fréquente l'intelligentsia parisienne de Saint-Germain-des-Prés, Boris Vian, Juliette Greco ou Raymond Queneau (l'autre poète de Paris), se fait l'ami des riches et célèbres, se met à faire des collages surréalistes pour certains fortement marqués par la crudité, l'hybridation et la mort, pour d'autres merveilleux et iconoclastes, ouvre un cabaret avec son frère, se paie le luxe de refuser les prix littéraire car selon lui "la poésie n'a pas de prix". On apprécie cette photographie prise par Robert Doiseneau qui lui aussi fut un amoureux de Paris : Prévert, lui l'iconoclaste, assis là tout seul en train de siroter son "p'tit rouge" à la terrasse d'un café parisien, était devenu une icône avec sa figure joufflue, sa cigarette dont il ne séparera jamais au coin des lèvres et son regard hagard de chien battu mélancolique plein de douceur.
Au final, l'exposition dégage l'image d'un Prévert, grand artiste populaire qui a su non seulement saisir les courants artistiques des époques durant lesquelles il évolua mais aussi d'un promoteur de la culture française aussi bien auprès d'un public étranger que d'un large public local. Sa période d'activité correspond à une ère de fort rayonnement de la culture française dans le monde avant qu'elle ne se referme sur elle-même et qu'elle ne devienne inaccessible pour un public de plus en plus largué par l'égocentrisme, le moralisme superficiel et le manque de fond et de forme baigné d'une philosophie de bazar censé masquer la pauvreté (in)culturelle des "artistes" hexagonaux méprisants, intolérants et hautains. A ceux-là, on préférera toujours le style "vulgaire", parlant et pimpant, la diversité et l'ouverture, l'humilité et l'humanisme sincère, d'un Prévert.
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Vente Roman russe
(Prix : 5,50€)
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